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Chapitre 1

Proserpine

Le moteur vrombit, j’appuie encore sur l’accélérateur. Nous étions invitées pour 19 heures, j’ai donc considéré qu’il serait raisonnable de se présenter à 20 heures. La voiture file à toute allure à travers les rues de la ville, ma maîtrise est parfaite. Je sais anticiper le comportement des autres automobilistes, ça en devient effrayant. J’ai besoin de cette vitesse pour me calmer. À mes côtés, Agnia se raidit sur son siège.

Deux jours ont passé depuis sa rupture avec Yann. Elle se remet, peu à peu. Cette soirée est idéale pour lui changer définitivement les idées. Elle va goûter au luxe, à un milieu mondain. Elle va tourner la page. Yann ne sera plus qu’un mauvais souvenir, une simple erreur. J’esquisse un sourire, cet imbécile doit être la risée du village.

Mon pied écrase l’accélérateur, poussant un peu plus mon Aston Martin. Les chiffres s’affolent sur le compteur, j’aime plus que tout cette sensation d’aller tellement vite que la voiture semble voler. C’est seulement au bout de la rue où demeure Marc que le bolide ralentit. Fenêtres fermées, nous entendons déjà la musique. Madame a encore dû engager un DJ à la mode ou un groupe que les particuliers s’arrachent.

Je pénètre dans la cour, certaine qu’une place de parking m’attend. Le balcon est bondé de monde, les têtes se tournent pour voir qui ose être si en retard. Aucune honte, c’est inutile. Et Agnia culpabilise bien assez pour deux.

— Ici, il est d’usage de ne pas venir aux soirées à l’heure indiquée, je lui répète pour la énième fois en me stationnant à côté d’un véritable bijou.

Je ne peux m’empêcher d’être admirative. Dissimulée, par les vitres fumées de ma voiture, devient un avantage précieux à cet instant précis.

— Tout le monde nous regarde, Pro.

— Et ?

Qu’est-ce que j’en ai à faire du jugement de ces gens ? Nous sommes là, l’hôte peut déjà s’estimer heureux. Je ne suis pas du genre à courir les soirées mondaines, j’aime ma tranquillité. En ouvrant la portière avec précaution, mes yeux glissent sur la carrosserie blanche à la fine bande verte de cette superbe Bentley.

— Continental GT3-R, je murmure en allant jusqu’à l’effleurer.

Il faut à tout prix que je trouve son propriétaire. J’espère que c’est une personne qui s’y connaît en voitures et non un de ces gosses pourris gâtés à qui on offre le dernier joujou tendance.

— Pro, on devrait aller s’excuser, piaille Agnia.

Je m’arrache à contrecœur de cette merveille pour guider ma meilleure amie. Elle me prend le bras, peu assurée sur ses talons aiguilles. Tous les regards sont sur nous, je relève le menton et méprise la foule qui nous scrute depuis son perchoir. Ils ne m’intéressent pas.

— Mesdames, puis-je vous débarrasser ? demande pompeusement le majordome.

Nos regards se croisent. Il m’a déjà surprise une fois avec Marc. Mais son employeur l’a grassement payé pour qu’il se taise. C’est suite à cet incident que Marc s’est trouvé une garçonnière, un grand appartement dans le secret des combles d’un bâtiment luxueux.

— Ce sera inutile, merci.

Ne pas en dire plus. Et surtout ne pas s’excuser comme Agnia est en train de le faire. Je lève les yeux au ciel et l’entraîne derrière moi en lui tenant toujours le bras.

— Agnia, c’est son boulot de faire ça. Tu n’as pas à t’excuser. Ici, tu es l’invitée, celle qu’on attend.

Mon ton est dur, mais je ne veux pas qu’elle rate son entrée dans ce monde. Car il faudrait des années pour rattraper une première soirée mondaine foirée. Elle s’empourpre et se pince les lèvres, irrécupérable. Nous gravissons sans encombre les escaliers qui mènent au balcon bondé.

J’en entends me féliciter pour mon bolide, mon fameux sourire carnassier est ma seule réponse. Nous évitons soigneusement le gazon du jardin surélevé, quelle idée d’en mettre ici ! Les femmes s’y enfoncent avec leurs talons aiguilles, un véritable drame pour les chaussures.

Un serveur nous propose du champagne, nous piquons chacune une coupe. Je trinque avec Agnia, le regard pétillant.

— À ta nouvelle vie, je chuchote.

C’est une confidence. Juste entre nous. Elle laisse le passé où il doit être, son petit sourire me réchauffe le cœur. Voilà deux jours qu’elle n’était que sanglots et regrets. Elle m’enlace, d’un coup, comme si nous ne nous étions pas vues depuis des mois. Je lui rends son étreinte, légèrement déconcertée, en m’appliquant à ne pas renverser le champagne sur sa magnifique petite robe noire au dos nu embelli par deux bandes de dentelle.

— Je ne sais pas où j’en serais sans toi, larmoie-t-elle, le visage enfoui dans mon cou.

Je caresse son dos, on nous dévisage. Je foudroie du regard tous ceux qui se permettent de la juger. Et, lentement, je l’emmène à l’intérieur en ouvrant la baie vitrée, comme si cette demeure m’appartenait. Une piscine crée de superbes ondulations aux murs et au plafond. Nous nous asseyons sur un transat, la voir si détruite est douloureux.

Je pose nos coupes à mes pieds et l’étreins aussi fort que possible. Elle en a besoin. Elle se fait peur toute seule.

— Ne spécule pas, c’est inutile. Tout s’est bien passé. Ta mère fait les démarches pour tout annuler, et tu vas refaire ta vie.

— Oui, mais si…

— Avec des « si » on mettrait cette ville en bouteille, je la coupe avec une pointe de malice. Tu as largué Yann, tu as fait ce qu’il fallait faire. Tu n’aurais pas pu prendre une meilleure décision. Alors, maintenant, cesse de pleurer.

Elle s’écarte de moi, heureusement que son mascara est waterproof. Je lui offre un sourire rassurant, apaisant. Celui dont elle a besoin. J’essuie ses larmes avec mon pouce, ce simple contact lui fait du bien. Ses traits se détendent, ses pleurs se tarissent. Je reste forte et ne sombre pas avec elle malgré la peur qui me ronge l’estomac.

Ici, je suis sur le territoire de ma rivale. Agnia ne peut pas s’imaginer à quel point cela m’angoisse. C’est toujours une épreuve de regarder cette femme en face. Sa femme qui n’a, malheureusement, jamais cessé de l’aimer. Pour Marc, il n’y a plus de flamme. Du moins, c’est ce qu’il me dit. De tout mon cœur, je voudrais le croire. Mais le divorce traîne en longueur, s’éternise et, peu à peu, je n’y crois plus.

Serai-je toute ma vie un plan cul ? Celle avec qui on raccroche précipitamment parce que la véritable moitié vient de rentrer ?

Je sens ma carapace se fendiller, il faut que je me reprenne. Je suis Proserpine, la femme forte. J’inspire un grand coup, les larmes d’Agnia sont séchées. Elle me remercie d’un regard, elle avait juste besoin de ma présence. Parfois, c’est aussi bête que ça.

Nous ramassons nos verres, les bulles lui montent déjà à la tête. Ensemble, nous traversons un vaste salon dans les tons blanc et mauve. Les couleurs préférées de son épouse. Cette simple pensée me donne un frisson de dégoût. Je réponds d’un signe de tête aux « bonsoirs » polis, et ne m’attarde pas sur les commentaires désobligeants quant à ma tenue sexy.

J’ai mis ma plus belle robe, car je savais que la lutte contre elle serait rude. Le bas de ma toilette est composé uniquement de milliers de plumes duveteuses, souples, plus sombres que la nuit. Cette superbe création m’a coûté des mois de patience. Je fais des envieuses, je le sais. Elles n’ont qu’à oser plutôt que de jalouser.

Dans la salle de réception, un petit garçon modèle bataille contre la musique trop forte du DJ en jouant quelques accords au piano. Sa mère l’encourage, hurle au génie, mais tout le monde entend parfaitement l’enchaînement de canards et autres fausses notes.

— Il a encore quelques progrès à faire, grimace Agnia lors d’un énième couac.

— Ou alors, il pourrait tout simplement arrêter de torturer ce pauvre instrument.

La mère me massacre du regard, je lui fais mon plus beau sourire. La vérité blesse, c’est ainsi. Elle n’avait qu’à lui trouver un meilleur professeur ou l’empêcher de toucher à ce piano.

— Pro, Agnia !

Nous faisons volte-face, Gauthier arrive vers nous en fendant la foule. Pour l’occasion, il a sorti son costume le plus chic. Je suis heureuse de le voir, jusqu’à ce que ses parents entrent dans mon champ de vision. Mes doigts se crispent sur la flûte à champagne, menaçant de la briser.

Amélie. Ma rivale. L’épouse. Elle éblouit tout le monde dans sa robe or et ivoire. Cette ancienne top model blonde à la coupe courte n’a rien perdu de sa beauté. Les années passent et semblent l’oublier. Je me fais violence et lui souris comme s’il n’y avait rien entre Marc et moi.

Elle se penche, frôle à peine ma joue pour me faire une bise hypocrite. Je joue le jeu, Marc approuve d’un signe de tête dans son dos.

Ne sois pas si satisfait, tu vas voir ce que je t’ai prévu…

Non, se pavaner au bras d’une femme qu’il prétend ne plus aimer ne restera pas impuni.

— Proserpine, tu nous présentes ? interroge Amélie en tendant la main à ma meilleure amie.

— Vous êtes la dame de l’affiche à la parfumerie, bredouille Agnia.

— Exactement. Dame de l’affiche à la parfumerie, je te présente Agnia. Agnia, la dame de l’affiche à la parfumerie.

J’ai été mordante, je n’avais aucune envie de faire un effort. L’ambiance devient pesante.barre-separation

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