Episode 21 – Audrey : Un diner improvisé

            Je le regarde. Chaque jour différemment. Grâce à Marjorie qui persiste à m’ouvrir les yeux, comme elle dit. Mes journées passent à Preston Industry durant lesquelles mon esprit se déchire dans un dilemme. Écouter, apprendre, comprendre pour mieux diriger l’entreprise et voir en lui, celui qu’il est au fond. William.

            Sa réputation, sa façon acharnée de travailler, son discours si semblable à celui qu’a toujours tenu Papa au cours de son existence ne collent pas avec ce que j’ai vu de lui, lors de son entretien avec ce sale type. Et je peine vraiment à admettre que le bras droit de mon père pourrait être un type bien. Quelqu’un en qui je pourrais avoir confiance. Quelqu’un qui m’accompagnerait à porter le poids de cet empire. La vérité me fait peur. J’aime le haïr, j’ai besoin de le détester.

            Il est déjà vingt-trois heures passées, et je dois être la dernière personne encore dans ce bâtiment, hormis le personnel de la sécurité. Dans le bureau de mon père, je suis devenue la dirigeante de l’entreprise. Et rétrospectivement, je suis obligée d’admettre que ces derniers mois je ne fais que trébucher. Richard. Mon boulot. Et puis… Papa. L’état de Maman. Et maintenant Preston Industry a assumer du jour au lendemain. C’est trop. Beaucoup trop. Et seule ma rage contre William m’a permis de me focaliser sur autre chose pour ne pas m’effondrer définitivement.

            J’éteins la lampe du bureau et avance dans le noir le plus complet jusqu’à la grande baie vitrée. La ville est à mes pieds, illuminée comme un sapin de Noël, telle un cadeau que l’on m’offre. Et pourtant, la solitude, la peur et le chagrin ont raison de tout le reste. Mes yeux sont embués par les larmes qui menacent de couler. Je pose mon front contre la vitre si fraîche, les mains à plat, face au monde et ferme les paupières. Mes joues s’humidifient lentement et lorsque la première larme se détache de mon menton pour me montrer le chemin et s’effondrer sur le sol, je m’effondre moi aussi. Je sanglote et hoquète à m’en déformer le visage. Yeux fermement clos, bouche entrouverte, desséchée et étirée à m’en faire mal. Puis je suis mes larmes en me laissant tomber comme si je voulais rejoindre la ville en bas. Me mélanger à tous ces inconnus,  comme je savais si bien le faire avant. Avant tout ça. Avant Papa.

            Soudain, la lumière s’allume et des pas résonnent dans la pièce. L’agent de sécurité fait certainement sa ronde du soir, mais je ne suis pas prête à affronter qui que ce soit. Je me recroqueville sur moi-même en tentant de sécher mes joues trempées avec le bord de ma manche. Mais rapidement, je reconnais les chaussures et le bas de pantalon à quelques centimètres de moi.  Je refuse de le regarder de face dans mon état. Je vois sa main poser un sac en plastique sur le sol, entre nous. Je l’entends froisser ses si beaux vêtements pour s’asseoir à mes côtés, par terre avant de fouiller dans le sachet pour en sortir une serviette en papier qu’il me tend.

— J’étais sur le chemin de la maison quand j’ai réalisé que nous n’avions même pas dîné ce soir. Alors j’ai fait demi-tour après être passé chez le traiteur, m’explique-t-il si naturellement.

            Il fait semblant de ne pas remarquer que je m’essuie les yeux et s’affaire à vider le contenu du sac. Une dizaine de petites boîtes sont éparpillées autour de nous.

— Je ne savais pas ce que vous aimeriez manger alors j’ai pris un peu de tout, pour que vous puissiez goûter, reprend-il. C’est l’occasion pour nous de discuter… d’autre chose que de chiffres.

            Pendant un long moment, je le laisse faire la conversation, il me parle de sa nourriture préférée, de ses restaurants favoris, sans m’obliger à prendre la parole une seule fois. C’est quand il m’expose sa vision de l’avenir de l’entreprise, ce qu’il aimerait instaurer, ses projets et objectifs que la boule dans ma gorge s’évapore pour laisser ma voix filtrer.

— Je comprends enfin pourquoi mon père vous avait choisi, William.

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