Episode 19 – Audrey : Chacun son camp

            En passant devant le bureau de Marjorie, je lui fais un signe de la main pour la saluer. Elle y répond et se précipite à ma rencontre. Je m’arrête naturellement et reviens sur mes pas. Face à moi, je la sens embarrassée.

— Bonjour, Mademoiselle Preston, commence-t-elle.

            Je me souviens notre dernière rencontre, nos derniers échanges, lors du buffet mortuaire. J’ai craqué, totalement, et elle m’a soutenu, comme une amie l’aurait fait au moment où j’étais le plus vulnérable et la plus seule au monde. Et aujourd’hui, j’arrive au bureau en tant que PDG de l’entreprise. Bien que rien ne soit encore officiel, l’avocat de Papa nous a bien expliqué des dispositions prises par mon père et aveuglement signé par Maman, il y a des années de là. Je vais être nommée à la tête de cet empire, que je le veuille ou non. Je dois bien admettre que quelque part au fond de moi, je le veux. Pour Papa, pour mes deux parents, pour Preston Industry. Je le dois. Je m’interdis de laisser tout ce que mon père s’est acharné à construire entre les mains de ce traître de William.

— Marjorie, j’aimerais m’entretenir avec vous. Seriez-vous disponible à l’heure du déjeuner ?

— Oui, évidemment, s’empresse-t-elle de répondre.

— Sincèrement ? Si vous avez déjà pris des engagements, nous pourrions reporter ça à plus tard, n’hésitez surtout pas à me le dire, je la rassure.

— Du tout, Mademoiselle. Je déjeune tous les midis au self de Preston Industry, je suis donc à votre disposition, me garantit-elle.

— Formidable ! Alors nous déjeunerons ensemble au self, je conclus avant de reprendre ma route.

            Je finis de traverser le couloir, persuadée de retrouver le bras droit de Papa assis bien confortablement à la place qu’il convoite. Prenant des directives certainement sournoises pour l’entreprise qui ne lui appartient pas et qui ne lui appartiendra jamais. Spontanément, je fais une entrée assurée, il ne doit pas deviner ma peur de me replonger dans la direction d’une boîte telle que celle-ci. Après tant d’années loin de tout ça, je ne suis pas sûre d’être capable d’assurer. C’est pourquoi je compte garder William quelque temps, avant de m’en débarrasser pour de bon. Je dois sérieusement me mettre à jour sur la situation actuelle de Preston Industry avant de lui faire savoir que je vois parfaitement clair dans son petit jeu, qu’il est démasqué et que je ne tolère aucune trahison ici.

            En ouvrant la porte, il est bel et bien là. Mais à l’écart du fauteuil, du bureau, ou même des dossiers de Papa. Il est adossé contre le coin d’une des baies vitrées, et fixe l’horizon, le regard perdu et soucieux. Mon cœur se serre, je deviens que cela ne présage rien de bon. Surtout pour moi et tous les employés. Il ne tarde pas à reprendre ses grands airs pour m’accueillir comme un allié l’aurait fait. Un traître !

            L’heure du déjeuner arrive enfin. Je n’en pouvais plus de faire semblant avec lui. Il me parle chiffre, me noie totalement, il le sait très bien. Et moi je n’entends que ses arrières pensés se percuter contre les parois de mon crâne. Lorsqu’il s’arrête, je ne perds pas de temps pour fuir et rejoindre Marjorie qui patiente déjà.

— Je ne vous ai pas fait trop attendre, j’espère ?

— Pas du tout, ne vous tracassez pas, Mademoiselle.

            Au cours du repas, je finis par la reprendre. Je ne supporte plus ses « Mademoiselle », pas après ce qu’elle a fait pour moi ces derniers jours.

— Marjorie, cessez de m’appeler Mademoiselle Preston. J’apprécierai vraiment que vous m’appeliez Audrey.

— Je ne sais pas si…

— S’il vous plaît ! j’insiste.

— D’accord, j’essaierai… Audrey.

            Je lui offre un sourire sincère, nous échangeons sur le fonctionnement de la boîte. Je me permets de la questionner sur des points qui m’ont échappé lors de mon entretien avec William tout à l’heure.

— Mad…Audrey ! J’ai cru comprendre tout à l’heure que vous souhaitiez me parler de quelque chose en particulier, m’invite-t-elle à me confier.

— Oui. Je tenais à vous remercier, vraiment, pour votre soutien depuis mon arrivée ici et… après… l’enterrement de Papa, je peine à articuler.

— Non, c’était tout naturel, je ne l’aurais pas envisagé autrement, vous savez ! balaye-t-elle d’un geste de la main.

— C’est important. Pour moi. Je… Quoi qu’il en soit, merci !

— Vous ? Parlez-moi, allez-y…

— Je viens de perdre mon père. Mon roc. Maman est dans un état de choc. Je me retrouve seule avec cet empire sur les bras et… c’est…difficile. Vous êtes la seule personne en qui j’ai confiance et votre soutien m’a été indispensable.

— Mais Mademoiselle Preston…Audrey… Vous êtes loin d’être seule, William sera une épaule sur laquelle vous reposer. Monsieur Preston a fait en sorte qu’il puisse prendre la relève, vous savez.

— C’est un traître ! je tranche.

— William ? s’assure-t-elle, amusée.

— Oui, je l’ai surpris en conversation avec ce type-là… Maurice ou Martial, je ne sais plus.

— Mickael peut-être ?

— Oui ! C’est ça, ce Mickael. Il transpire la pourriture !

            Marjorie me rit au nez, je reste sans voix devant sa réaction. Ma seule alliée ne me prend pas au sérieux, je me décompose et cela se voit, car elle se reprend immédiatement.

— Vous ne connaissez définitivement pas William. Laissez-moi vous expliquer tout ce qu’il a fait pour Preston Industry et sa façon d’envisager l’avenir, vous comprendrez sans aucun doute que vous n’avez pas correctement cerné le personnage.

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