Episode 18 – William : Une visite importante

Cecilia planait tellement à la fin du buffet mortuaire que ça en est devenu plus triste encore que le deuil. J’ai vu Audrey la soutenir, se contraindre à sourire à ces rapaces. Je n’ai pas pu les supporter davantage, comme un lâche j’ai déserté, pied au plancher.

Audrey doit me prendre pour un pauvre naze, mais il faut dire que la voir papoter avec son amoureux de vingt piges de plus qu’elle, m’a foutu à l’envers. Je me demande ce qu’elle lui trouve à ce débris.

Vieux débris à la cravate verte. J’aurais dû l’étrangler avec !

Mon pied écrase un peu plus la pédale, je m’engage sur l’autoroute. La radio crache de vieux classiques du rock des années 60, entrecoupés d’informations sur le trafic. Je passe la frontière de notre Etat, prends une bretelle bifurquant vers une zone boisée. Je quitte l’autoroute, m’engage sur une route assez large pour une seule voiture qui serpente entre des arbres si hauts que je n’en vois pas la cime.

Un portail surmonté d’une arche en fer forgé annonce un hôpital psychiatrique, vieux d’un siècle, qui accueille les patients dans un coin éloigné de toute civilisation. La longue allée bordée de buissons soigneusement taillés débouche sur une cour où sont stationnés des voitures venues de tous les Etats voisins.

Comme toujours quand je viens ici, je me crispe, lutte contre une haine profonde qui monte, se répand dans tout mon corps. Derrière moi, je traîne une valise qui parait plus lourde à chaque mètre parcouru.

Je me présente à l’accueil, l’infirmière m’accorde un large sourire. Je viens ici une fois par mois.

— Monsieur Roberts, il vous attend dans le salon des glaïeuls.

        J’acquiesce d’un bref signe de tête et traverse le hall au milieu des cris de patients, pleurs et supplications. Il y a des cas de tous niveaux, de plusieurs degrés d’atteinte. Au début, ça me glaçait le sang, mais je crois que je commence à ne plus vraiment y faire attention. Je le vois dans un fauteuil près de la fenêtre, une couverture sur les genoux et le regard vide. Ma main se pose sur son épaule, il ne lève même pas la tête.

— Bonjour Joris, je souffle avec une bonne humeur contrainte.

        Je m’installe face à mon frère, ses yeux observent la forêt qui les entoure. Voilà un an qu’il est ici, un an que je n’ai plus entendu le son de sa voix. Après sa tentative de suicide, il est entré dans un mutisme profond et un état d’apathie dont il ne parvient plus à sortir. Alors, je lui ai offert sa prise en charge ici, fait un énorme sacrifice financier pour lui assurer les meilleurs soins.

— Je t’ai ramené des fringues. Tu as préparé ta valise de linge sale ?

        D’un petit signe de la main, il me désigne le bagage que j’ai amené le mois dernier.

— C’est bien, l’infirmière t’a aidé ?

        Il secoue négativement la tête, on avance. C’est la première fois qu’il parvient à faire son bagage tout seul. J’entrevois la lumière, l’espoir qu’il soit sur la route de la guérison. Je sais qu’un jour il se remettra de sa mise au placard, de l’humiliation que lui a fait subir son entreprise. Quant à moi, je me bats chaque jour pour honorer ma promesse.

— Tu vas de mieux en mieux… Tu sais, il est arrivé un truc fou.

        Il m’interroge du regard, je me penche en avant, cherche des mots qui ne me feront pas trop mal.

— Mon mentor est mort… Tu sais, le type génial à la tête de Preston Industry.

        Ses yeux s’écarquillent, je lui en ai tellement souvent parler. Surtout depuis sa tentative de suicide ratée où je lui ai promis d’arriver à la plus haute place de l’entreprise pour que plus jamais une famille n’ai à subir un drame comme celui que nous avons vécu. Non. Jamais plus une mère ne découvrira son fils dans une mare de sang, pleurera sur une lettre ignoble d’adieux. Et jamais plus personne ne sera traumatisé, n’en cauchemardera la nuit.

        Je frissonne, me souviens douloureusement de cette nuit aux urgences, la gerbe me brûle l’œsophage. Toute la souffrance éprouvée lorsque James nous a quitté pour de bon revient, me percute de plein fouet, tord mon cœur. Je refuse d’imaginer ce que ça aurait été si mon frère ne s’était pas loupé.

        Étrangement, au milieu de toute cette peine et cette rage, des remords, un visage s’impose, se dessine avec une douceur sans égal.

        Audrey…

— Tu sais, Joris, parfois… Parfois, il se passe des trucs qui ont l’air atroces et, finalement, on réalise que c’est des évènements qui nous apporte de jolies choses. De très jolies choses.

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