Episode 17 – Audrey : Tout est merveilleux

Richard est venu. Il est là. Le jour de l’enterrement de mon père. Il me largue comme une minable. Il me met en une sorte de préretraite. Et il débarque, comme si rien ne s’était passé. Prêt à reprendre là où nous en étions. Tout ça parce que je viens de perdre mon père.

            Dans d’autres circonstances, lors d’un autre événement, je dois admettre que j’aurais espéré. Je l’aurais aperçu, mon cœur aurait chaviré, et un sourire m’aurait échappé. Naïvement, j’aurais imaginé qu’il avait compris son erreur. Prête à lui pardonner en mettant ça sur le compte de la crise de la quarantaine, je me serais laissée porter par ses mots, ses gestes, ses envies. À lui.

            Mais aujourd’hui, j’ai perdu une partie de moi. De mon sang. De ce qui constitue ma chair. Et rien autour de ne pourra changer cela. Ce vide ne se comblera pas, je devrais vivre avec. Et Maman aussi.

            J’étais une princesse. Une fille à papa. Inconsciente. Responsable, mais tellement inconsciente de ce que la vie me réservait. Nous réservait. À tous. Je me complaisais tellement dans ma petite vie parfaite que cette vie a sans aucun doute voulu me faire réagir, mûrir en me provoquant un électrochoc. Apparemment, ma rupture avec Richard n’était pas suffisante. Alors elle a sacrifié Papa. Et il est hors de question que ça ne soit pour rien. Hors de question de perdre plus. Je ne l’accepterai pas. Je n’en ai rien à faire de Richard ou de William. Ces deux pourritures assoiffées de pouvoir et d’argent n’auront eu que mes fesses, mais jamais ils n’auront Preston Industry. Ce qu’a construit mon père restera à mon père. À travers moi. Je m’en fais la promesse.

— Audrey ?

            Je reconnais la voix de Maman. Elle doit me chercher tandis que je me cachais un instant près des cuisines.  En quelques pas, je la retrouve dans le couloir menant à la salle à manger.

— Je suis ici, Maman !

— Mais enfin ! soupire-t-elle. Où étais-tu donc passée ?

— Je vérifiais que rien ne manquait en cuisine. Pourquoi ? Quelque chose ne va pas ? je m’alarme, inquiète pour son état.

— Bien au contraire ! commence-t-elle en me prenant la main. Tout se passe merveilleusement bien ! Ton père aurait été si ému de voir tous ses amis réunis aujourd’hui, à nous soutenir. S’il savait…

            Son regard fixe le dessus de ma main qu’elle tapote légèrement. Et je la perds. Je distingue cet instant où son cerveau s’envole ailleurs. Rejoindre Papa peut-être. C’est ce que j’espère. Ce que j’imagine. Parce que c’est plus facile à admettre pour l’heure que d’avouer qu’elle est anesthésiée par les médicaments qui la rendent de plus en plus irrationnelle.

— Oui, c’est merveilleux, Maman.

            Ces mots que je vomis presque la ramènent à moi, et son euphorie avec elle. Je m’adapte et accepte cette situation pour le moment. Mais je trouverais un moyen de ramener Maman avec moi. Je ne l’abandonnerai pas. Je ne perdrais pas mes deux parents la même année. J’ai tant besoin d’elle maintenant. De son amour maternel pour surmonter cette épreuve et porter le fardeau qui m’attend.

— Ton ami Richard est venu me présenter ses condoléances. C’est un homme tellement charmant. Et attentionné. C’est un homme comme ça qu’il te faudrait, tu sais !  Évidemment, il est plus âgé, mais cela fait de lui un homme d’expérience, quelqu’un de solide et de fiable ! J’ai cru comprendre qu’il y avait quelque chose entre vous…

— Ce n’est que mon agent, je résume brièvement.

            Un homme d’expérience… Tu m’en diras tant ! Ah ça pour avoir de l’expérience, il en a ! Surtout avec les femmes de plus de vingt ans de moins que lui !

— Je n’ai pas dû bien comprendre. Enfin, vous m’expliquerez tout cela ce soir, une fois que nous serons tranquilles tous les trois, balaye-t-elle avec engouement.

— Il ne restera pas ce soir. Ni chez nous, ni même dans cette ville. Je ne veux pas de lui ici. Ni maintenant, ni jamais. JAMAIS, tu comprends ?

            Je m’arrête devant le visage stupéfait de ma mère. Ses grands yeux ronds, étonnés, me prouvent qu’elle est revenue avec moi. Je ne voulais pas m’agacer, je ne voulais pas crier, mais c’est sorti tout seul. Incontrôlablement. Elle me caresse la joue. Je ferme les yeux juste le temps qu’il faut pour apprécier la chaleur de sa paume sur mon visage. Mais quand mes paupières s’ouvrent à nouveau, elle n’est déjà plus là et me le prouve instantanément.

— Tu m’as l’air déterminée, ma chérie ! C’est merveilleux !

— Oui, c’est merveilleux, Maman, je capitule encore une fois.

            Et je la regarde s’éloigner vers les vautours que ses calmants rendent si merveilleux à ses yeux.

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