Episode 15 – Audrey : Buffet mortuaire

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            La fatigue m’accable. Mes jambes peinent à me porter. Et tous ces yeux tout autour, je ne les supporte plus. Je ne supporte plus l’aveuglement total de Maman face à tous ces vautours. Durant toute la cérémonie, j’ai soutenu ma mère, oubliant mon propre chagrin. J’ai tout juste pu dire au revoir convenablement à mon père. Mon cher Papa, pauvre Papa. Savait-il ce qu’il se passait autour de lui ? Avait-il conscience que la moitié des employés de son entreprise ne sont que de minables hypocrites ? Que son bras droit ne souhaite que de détenir le pouvoir, pour tout détruire certainement ? Le pouvoir et la fortune !

            Meg, notre employée de maison, s’arrête un instant à mes côtés et me supplie d’avaler un des canapés, à disposition sur son plateau en argent. Mais la simple vue de la nourriture me donne des envies de vomir. Et dire que toutes les personnes présentent à l’enterrement, nous ont suivi jusqu’à la maison afin de se gaver de bouffe à l’œil.

            Quand ils ont mis Papa en terre, William m’a pris la main. Stratégie machiavélique pour mieux me pousser à lui laisser les pleins pouvoirs de Preston Industry. Mais je ne suis plus dupe, la douleur ne fera plus office d’œillères. Je sais. J’ai compris. Et je ne le laisserai pas tout détruire comme il l’a prévu. Ma main s’est rapidement dérobée, feintant de soutenir Maman, au bord de l’effondrement.

            Avant de retourner à cette mascarade organisée dans le jardin, tel un banquet de mariage, je me suis isolée dans le bureau de Papa, adjacent à la bibliothèque de la maison. Lorsque j’ai entendu quelqu’un m’y retrouver, j’ai eu peur que ce ne soit encore cet hypocrite de William. Par chance, il s’agissait de Marjorie. La secrétaire de mon père était finalement, peut-être, son unique alliée. Mon unique alliée à présent. Malgré mon besoin de me confier à quelqu’un, je me retiens, le moment est mal venu, pas aujourd’hui, pas maintenant, et pas ici. Nous n’avons pas parlé. J’ai juste pleuré. De toute mon âme. Une main devant ma bouche pour étouffer mes gémissements, mes cris d’agonie et mes sanglots. Elle m’a prise dans ses bras afin de me consoler, amicalement. Lorsque nous nous sommes séparées, j’ai vu ses joues humides, par des larmes discrètes. La discrétion, plus qu’un caractère professionnel, une attitude, un respect, de la sincérité. Alors j’ai attrapé ses mains pour les serrer et je l’ai remerciée pour sa compassion et sa fidélité envers notre famille. Un simple sourire pour toute réponse et Marjorie a tourné les talons, me laissant quelques secondes pour me reprendre avant d’entrer dans la fosse aux lions.

            Et me voilà maintenant, devant les petits fours de Meg. Je refuse sa supplique, ça me désole de la peiner, mais elle comprend bien que j’ai le cœur au bord des lèvres. Nous échangeons un regard plein de promesses pour le repas de demain. Elle sait qu’il me faudra des forces pour affronter l’énormité de la responsabilité qui m’attend en tant que nouvelle PDG de la troisième plus grosse entreprise du pays. Et elle est loin d’imaginer le nombre de chevaux de Troie que je vais devoir contrer.

            Je balaie du regard la foule qui piétine notre gazon. Un vert anis ressort au milieu de tout ce noir. Lui. Richard. Ici. Mon cœur se serait serré au point de s’étouffer s’il avait pu souffrir plus qu’il ne souffre déjà. Et je le vois, avancer dans ma direction. Son sourire éclatant. Ses yeux pétillants. Et ses cheveux disciplinés ramenés en arrière d’un geste de la main. Je remarque qu’il a fait l’effort de se raser de près, cela faisait des mois que ce s’était pas produit. Il arrive à mon niveau, mais il m’est impossible de réagir. Je ne ressens rien. Aucune souffrance, aucune joie. Je suis bien trop vide de l’intérieur pour qu’il puisse espérer une réaction de ma part.

            Nous nous évaluons un instant, une seconde, une minute, peut être plus. Sa grande main rugueuse se pose sur ma joue. De son pouce, il me caresse la joue, tendrement, comme il le faisait après chacun de mes défilés. Pour me féliciter. Comme on récompense un animal. Cette comparaison me fait doucement sourire. Et lui qui s’imagine que cela lui est adressé, que je suis contente de le voir. Aujourd’hui. À un tel moment. Mais je suis toujours aussi fatiguée, alors je ne dis rien. Je le laisse faire lorsqu’il se penche pour déposer un baiser sur mon front.

— Je suis là, ma beauté. Je suis venu dès que j’ai su, se vante-t-il.

— Tu l’as appris tard, alors, je tranche sèchement.

— Mais je suis ici, maintenant ! Je vais m’occuper de toi, ma poupée, ne t’inquiète pas.

— C’est quoi ce vert ? je m’offusque, comme si c’était la couleur de sa cravate le véritable problème.

— La couleur de l’espoir, parce que la vie continue, ma beauté.

            Inébranlable. Rien ne l’arrête, ni ce que je pense ni ce que je pourrais dire.

— Je viens de parler avec ta mère, reprend-il. Nous allons nous installer quelque temps avec elle, dans cette demeure. Tu pourras t’occuper d’elle, et moi je gérerai ton entreprise pour te soulager.

— Richard, pas maintenant, je le coupe, lasse.

— Tu as raison, je repars demain matin à la première heure, mais nous avons toute la nuit pour en discuter. Et je reviens en fin de semaine, le temps de régler deux ou trois trucs.

— Quels trucs ?

            Je ne sais pas pourquoi je demande, parce qu’au fond, je m’en fous.

— Je dois m’occuper d’Orchidée, je suis son agent, tu comprends !

— Orchidée ?

— C’est le nouveau nom de Karine. C’est mon idée, c’est génial, tu ne trouves pas ?

            Karine, la gamine pour qui il m’a plaquée. Je devrais avoir envie de le tuer, le massacrer, lui cracher à la figure. Et pas seulement pour m’avoir larguée, ni pour « Orchidée », ni pour sa putain de touche de couleur à l’enterrement de mon père. Je devrais vouloir hurler, dégueuler, mais ce que je retiens de faire, devant tous ces connards qui m’entourent, c’est de rire aux éclats en réalisant que pendant des années, j’ai pensé que ce guignol ringard était l’homme de ma vie.

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Une réflexion sur “Episode 15 – Audrey : Buffet mortuaire

  1. Richard n’est tellement pas discret. Il est revenu uniquement dans l’espoir de diriger l’entreprise. Heureusement qu’Audrey n’est pas dupe et loin d’être aussi naïve que ce que les autres (William le premier) pourrait penser. A dire qu’ils auraient pu faire une très bonne équipe avec William si ce crétin n’était… pas un crétin, justement 😑

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