Episode 12 – William : Requiem Aeternam

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Il fait noir. Dans l’instant, mon monde vient de s’effacer, parti en fumée. La voix de Son Altesse Audrey résonne, cogne contre ma boîte crânienne, et hurle, venue d’outre-tombe. C’est un grand vide qui m’habite, la sensation de vertige que laisse la colère emportée par les émotions.

        Je me laisse tomber, atterris par miracle dans le fauteuil.

        Etrangement, j’ai de l’empathie pour la princesse.

— William ? Vous… Vous êtes toujours là ? s’inquiète Audrey alors que je ne parviens plus à faire sortir les mots.

        Je hoche la tête, ça ne sert à rien. Ma gorge laisse échapper un grognement, les prémices d’une rage qui monte, fait bouillir mes veines et explose dans ma tête. C’est comme un feu d’artifice, chaque éclat est un reproche que je voudrais faire à cette saloperie de grande faucheuse. Je voudrais l’avoir en face de moi, lui ordonner de nous laisser James.

        Dans un effort surhumain, je m’arrache au fauteuil, baragouine un « je viens » et raccroche. Mes pieds martyrisent le carrelage immaculé de l’étage, la secrétaire me dévisage. Je m’acharne sur le bouton d’appel de l’ascenseur. Je vais aller le voir. Je vais aller le voir et il va se réveiller. Tout ça n’aura été qu’une vaste blague du service de soins intensifs. Ou une façon de me tester. Je ne sais pas.

        James ne peut pas être mort. C’est tout.

        Ce n’est pas dans mes plans. Ce n’est pas dans l’ordre des choses. Il doit encore vivre, diriger, me former et perdre toutes ses dents au point de bouffer de la soupe. Il a horreur de la soupe. Mais c’est pas grave, je ferais passer des steaks mixés en douce, dans le dos de l’infirmière. Ouais. Il va vivre et devenir un vieux. Et moi, moi j’aurais tout le temps d’accepter.

        Je me mets derrière le volant, plus automate qu’humain. Je bombarde, grille les feux rouges et les priorités. Tout ça pour le voir vivre et engueuler sa fille qui m’aura fait un sale coup ! Ouais ! Exactement !

        Crispé, je me gare en bordel devant l’hosto. Ils se démerderont, j’ai pas de temps à perdre à trouver une place. Je cours. Je tends l’oreille. Je veux l’entendre parler. Je veux l’entendre…

        Il y a des pleurs. Son Altesse a les rouges, moches. Je me fige, à l’entrée de la chambre. Mes prunelles se rivent sur le torse de mon mentor. J’espère le voir se soulever. J’espère entendre une inspiration. Et peut-être même une expiration. Mais rien. Juste les sanglots d’une veuve éplorée et d’une fille perdue.

        Juste un médecin qui propose gentiment un anxiolytique à Cecilia qui s’égosille, s’agrippe à son époux.

— Non… Non… NON !

        Je hurle, m’éclate les poumons. C’est trop con comme fin. C’est trop improbable. C’est trop… C’est juste trop. Puis, une main délicate se glisse dans la mienne pour y mettre un mouchoir. Je tourne lentement la tête, elle déglutit avec difficulté.

        Je réalise que je chiale. Rageusement, j’essuie les traces de ma faiblesse et laisse la colère me porter. Je presse ses doigts, puise une force que je me dois d’avoir. Parce qu’il le voudrait. Parce que c’est un rôle dont je me sens investi.

— Je vous raccompagne, je grogne alors que le médecin fait une injection à Cecilia.

        Immédiatement, j’abandonne Audrey pour aller enlacer celle qui m’a toujours accueillie chez elle comme un fils. Avec la tendresse d’un gosse pour sa mère, je la soutiens, l’aide à abandonner son mari à l’autre monde. Chacun de ses cris me brise le cœur, heureusement Audrey m’aide à la faire marcher jusqu’à ma petite sportive restée devant la porte.

        Elle hurle, encore, s’époumone durant un long et pénible trajet. Je la porte jusqu’à sa chambre, elle ne se débat même pas. Je suppose que le médoc fait son effet puisqu’elle s’endort peu à peu.

        Ce n’est qu’en ressortant de la pièce que je réalise à quel point la maison toute entière est prise dans un voile noir de tristesse. Le personnel est réuni dans la pièce à vivre. Cette pièce où j’ai tant ri avec James. Cette pièce où Cécilia m’a offert un semblant de vie de famille. Cette pièce où j’ai redécouvert Audrey, cette princesse que je croyais éjectée de leur vie. Du moins, de la vie de la boîte.

        Elle est là, assise, droite, prisonnière d’un deuil silencieux, face à un personnel anéanti. Chacun tente de dire un mot. Chacun tente de manifester sa peine. Mais aucun ne peut être aussi dévasté que nous. C’est comme être en plein désert avec elle, seulement elle et toute notre peine à perte de vue.

        Je m’empare de sa main, dans un besoin de fuir aussi violent que soudain et traverse la pièce, refoulant le plus possible ma tristesse et respire enfin quand l’air frais du soir balaie mon visage. Je marche, ses pas se fondent dans les miens, m’accompagnent loin de cette cage de larmes.

        Je pousse la porte du patio et me retourne pour me noyer dans le regard embué d’une Altesse qui n’a en rien l’air prête à monter sur le trône.

— Sans lui, ce ne sera plus jamais pareil, je murmure, encore sous le choc.

Sa mâchoire tremble, tout ce qu’elle retenait jusqu’à maintenant sors, déborde de ses paupières et inonde la pâleur de son visage. Dans ce chaos, sur les ruines de ce qui faisait notre quotidien, nous cherchons désespérément le réconfort. Je l’étreins, chuchote à son oreille des paroles qui se veulent rassurantes autant pour elle que pour moi. Ses sanglots s’étouffent dans mon cou, sa chaleur m’inonde, irradie. Puis, nos visages se font de nouveau face.

Je ne pense plus. Je n’écoute plus. Je laisse la chaleur de nos lèvres s’unir dans un baiser trempé de notre détresse. la nécessité de fuir l’obscurité du deuil se fait incisive, extrême, comme une question de vie ou de mort.

        Mes mains la cherchent, tracent ses courbes délicieuses qui m’étourdissent jusqu’à en perdre totalement le fil de mes idées. Je ne suis plus qu’un homme. Elle est une femme. Et notre désir de fuir le deuil se mute en une attirance bestiale. Alors, je la mordille, descends sur sa gorge offerte, et la pousse sur l’immense canapé qui habille la pièce.

        Mes doigts flirtent avec ses bas, se jouent de la dentelle qui les orne et s’aventurent plus haut encore sur ses cuisses brûlantes. Elle passe la main dans mes cheveux, s’agrippe à moi comme on peut s’agripper à la vie. Je la libère de son carcan de tissus, savoure sa poitrine aux tétons tendus de désir. Un frisson électrise le creux de mes entrailles quand la pulpe de mon index découvre ses chairs humides sous un sous-vêtement déjà trempé.

        Nos bassins se heurtent, se cherchent, j’embrasse son sein, elle déboutonne mon pantalon. Je ne m’attarde pas en préliminaire, seulement désireux de la prendre pour dégager à tout jamais cette peine que je ne pourrais jamais supporter.

        Sa main glisse sur mon érection, m’arrache un soupir alors que ses yeux me supplient de la combler. Nos regards s’unissent, nos prunelles s’attachent l’une à l’autre, nos âmes se réconfortent dans une pénétration abrupte et animale. Mes coups de reins ignorent la douceur, je ne peux qu’admirer son dos qui se creuse pour m’offrir plus encore ce corps magnifique.

        Je me concentre sur elle, et seulement sur ce que la libido peut me donner. Sa poitrine parfaite m’excite, accroît la brutalité de ce coït qui nous mène au bord de nous-mêmes, jusqu’à un orgasme qui achève de terrasser ce monstre de tristesse que nous cherchions à fuir.

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