Episode 11 – Audrey : Bye bye Princesse

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  Tout juste sortie du bureau de Papa, je perds le peu d’assurance qui avait réussie à me motiver ce matin. Je n’avais pas remis les pieds ici depuis des lustres et l’immensité de la pièce m’est apparue comme jamais auparavant.  Surtout sans lui. Le lieu est tant imprégné de mon père, qu’il est inconcevable que quiconque les envahissent. Ni moi, ni personne d’autre. Surtout pas moi. Incapable de prendre la moindre initiative, incapable de savoir ce que je dois faire. William a beau vouloir nous aider dans cette intérim que m’a imposé Papa, il a également bien ressenti mon incapacité à affronter une mission de telle envergure. Si bien, qu’il n’a su quoi faire d’autre que de m’envoyer au self me détendre. Comme si j’avais faim.

            Pourtant, je m’exécute, parce que je ne sais absolument pas quoi faire de mieux. Mes jambes s’allongent l’une devant l’autre et je défile comme sur les podiums dans ce grand couloir qui me mène vers l’ascenseur. Évidemment, ce lieu de passage des employés m’oblige à subir les regards en coin, les œillades méprisantes et les signes de tête compatissants de ceux que je n’avais pas encore croisés en arrivant. Chacun ici sait pourquoi je suis là. Et chacun a son opinion sur moi. Mais je ne suis que de passage, jusqu’à ce que Papa revienne. Bientôt.

            Rapidement, l’ascenseur arrive, les personnes à l’intérieur en sortent précipitamment, comme s’il y avait le feu, sans me voir. J’apprécie le fait d’être la seule à attendre, à y entrer et à appuyer sur le bouton du rez-de-chaussée. Mais avant que les portes ne se referment entièrement, une main se glisse. Une femme entre à son tour en s’excusant, les bras chargés de paperasse. Elle choisit le deuxième étage avant que les portes ne se referment enfin, cette fois.

—Oh ! Bonjour, Mademoiselle Preston, je suis désolée, je n’avais pas vu que c’était vous. Ravie vous revoir après si longtemps.

            Je regarde sa main tendue un instant, me demandant combien de temps elle pourrait tenir comme ça sans faire tomber ses dossiers. J’examine son allure de secrétaire, mais impossible de la remettre. Mon esprit embrouillé n’est pas capable de m’éclairer.

— Marjorie ! La secrétaire de votre père, précise-t-elle.

— Évidemment. J’ai l’esprit préoccupé dernièrement, veuillez m’excuser.

            Je bredouille, mais elle ne m’en tient pas rigueur. Son prénom m’évoque quelque chose. Des souvenirs de Papa qui parle boulot. Marjorie est un prénom qui revient souvent, une assistante compétente, une employée qu’il estime grandement. Et bien que son physique ne me soit pas familier, la seule évocation de son nom suffit à me convaincre que je suis en présence d’une alliée.

— Dites bien à Madame votre mère que tout Preston Industry est avec vous, lâche-t-elle les yeux humides.

            Un unique mot de remerciement sort difficilement d’entre mes lèvres tant ma gorge est serrée. C’est la première ici à m’aborder, la première à avoir des mots amicaux et, surtout, la première à avoir un regard sincère. Je suis touchée. Profondément. Peu m’en faut au vu de la situation actuelle, j’en conviens. Mais ma voix brisée ne lui échappe pas et dans un élan de sympathie, elle enveloppe mon poignet de sa main. Sa prise est ferme sans pour autant être douloureuse.

— Courage !

            Ce n’est pas un souhait ou une politesse, c’est un ordre. Son air déterminé transpire de tout son être. Et il m’apparaît comme une évidence pourquoi mon père s’est entouré d’une collaboratrice telle que Marjorie.

            Elle rompt notre contact physique en retirant sa main dès que les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur son étage. Mais elle a eu le temps de me transmettre sa force et ses espoirs. Suffisamment pour continuer à avancer aujourd’hui au sein de l’empire de Papa. Je lui réponds par un petit sourire accompagné d’un signe de tête, nous nous comprenons et nous quittons, chacune reprenant son chemin.

            Lorsque j’arrive au rez-de-chaussée, j’avance le cœur plus léger en direction du self. À mi-chemin, mon téléphone se met à sonner et par instinct, je me hâte pour répondre. Tout se passe exactement de la même façon. Je ne le dis pas parce que les voix ou les mots sont les mêmes, de toute façon je n’en entends pas la moitié, mais je le sens, en moi, au plus profond de moi. Ce vide, cette douleur lorsque le docteur me prie de revenir immédiatement à l’hôpital.

***

            Mes talons claquent et résonnent dans le couloir de l’établissement. Une fois devant la porte de la chambre de Papa, j’entre comme une tornade. La main encore sur la clenche de la porte, je m’immobilise. Maman est seule, elle pleure en embrassant mon père sur le front. Je me noie dans ses paroles répétitives, incessantes, que je déteste entendre.

— Non, non, non…Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?…

            Une main sur mon épaule me rappelle le geste de Marjorie de tout à l’heure. Je fais volteface, les yeux exorbités en direction du neurologue. Son air grave ne présage rien de bon et sa bouche tente d’articuler la phrase fatidique.

— Je suis désolée, Mademoiselle Preston, votre père nous a quittés il y a quinze minutes à peine.

            Son regard préfère se poser sur mon père plutôt que d’affronter ma souffrance. Cet homme devant moi est donc devenu avec les années, plus à l’aise avec les morts qu’avec le désespoir humain. J’ai un peu de peine pour lui aussi. Puis, je me retourne et avance doucement jusqu’à Papa. Au bord du lit, je me penche au-dessus de lui pour lui embrasser la joue, une dernière fois. L’ultime fois. D’un geste rapide, j’efface les larmes qui ont réussi à franchir mes paupières avant de lever les yeux vers ma mère.

— Ma petite Maman, je souffle en attrapant sa main de l’autre côté du lit.

            Elle a trop mal pour répondre, mais elle serre mes doigts tout en s’effondrant en larmes dans le cou de Papa. Alors je la caresse de mon pouce avant de me mettre en retrait, sur un fauteuil dans le coin de la chambre. Je lui laisse le temps de faire ses adieux à l’amour de sa vie. Et moi, je tente d’assimiler le fait que j’ai perdu mon père, qu’il ne reviendra pas, plus jamais. La princesse en moi a disparu avec lui.

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